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Lionel : « Accepter son identité de sourd » (Presse)

Lionel : « Accepter son identité de sourd »

Jeune retraité, cet ancien éducateur regrette le recul de la langue des signes. Il met en garde contre les « faux espoirs » générés par les implants et autres appareils.
Témoignage

Lionel Bordage, 58 ans.

« Je suis né « entendant », mais à six mois, une méningite m'a rendu malentendant. Dès 4 ans, j'ai été interne à la Persagotière, à Nantes. Les professeurs étaient des entendants. À l'époque, la langue des signes était interdite. Cela nous forçait à travailler la lecture labiale : ce n'était pas inintéressant, mais l'interdiction de « signer », censée favoriser l'oralité, nous pesait. Comme je n'aimais pas ma voix, je n'osais pas beaucoup parler. Bref, je ne m'exprimais pas !

Vers 36 ans, j'ai jeté les appareils qu'on me disait de porter depuis l'âge de 5 ans, mais qui ne me donnaient que des problèmes. J'ai accepté mon identité de sourd. Je suis devenu moniteur-éducateur après une formation à Toulouse, avec un interprète « langue des signes » pour les cours. C'est ce qui m'a permis d'intervenir comme professionnel auprès des enfants sourds de la Clis (Classe d'intégration scolaire) de Rivoli, en binôme avec un enseignant entendant.

« Il lisait... sans comprendre »

Je me rappellerai toujours cet enfant de 12 ans, malendendant : il lisait très bien... sauf que si je lui demandais de m'expliquer, je voyais bien que le texte ne correspondait à aucune image pour lui ! Avec la langue des signes, j'ai pu donner des clés pour comprendre des choses abstraites : c'est indispensable pour apprendre à lire... et devenir autonome !

Pendant les quinze années qui ont suivi, j'ai travaillé avec bonheur auprès des enfants sourds. Petit à petit, sont arrivés les enfants « implantés ». Je pense que les parents sont victimes de la pression médicale : on leur fait miroiter que leur enfant entendra parfaitement, qu'il n'a pas besoin d'apprendre la langue des signes. Sauf que la réussite n'est pas toujours au rendez-vous.

Aujourd'hui, avec l'intégration scolaire, ce sont des AVS (1) qui « codent » et « signent » du mieux qu'ils peuvent, mais le niveau est trop faible pour être efficace. Surtout, les enfants n'ont plus de « modèles » sourds devant eux. Au contraire, ma présence donnait espoir aux enfants et à leurs familles : ils voyaient que je travaillais, que j'étais marié et que j'avais des enfants, des loisirs qui me mettent en relation avec d'autres gens...

Le pire, c'est que sur quinze cas d'implants, je n'ai vu que deux « réussites »... J'ai donc surtout vu des familles qui regrettaient de ne pas avoir appris la langue des signes plus tôt ! Je vais jusqu'à dire qu'il ne faut pas priver un enfant de son identité de sourd... Ça ne le coupera pas du monde. J'en veux pour preuve mon fils de 22 ans : il est sourd, mais suit une formation de prothésiste dentaire à Paris, et il est en relation avec une quantité incroyable de gens ! »

(1) AVS : Auxiliaires de vie scolaire. Ils sont nombreux à regretter l'absence de formation.


mercredi 19 janvier 2011
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2011/01/20 11:17 - BB